L’aigle désorienté : la Russie face au risque d’un double décrochage eurasiatique
Dr. Arnaud Leveau, président d’Asia Centre, propose une nouvelle analyse sur le pivot asiatique de la Russie et les limites de son autonomie stratégique face à la Chine.
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Résumé exécutif
Depuis le début de la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine a multiplié les déplacements en Asie. Après une visite d’État en Chine en mai 2024, il s’est rendu en Corée du Nord puis au Vietnam en juin de la même année, avant d’effectuer un déplacement très remarqué en Mongolie en septembre 2024 , en dépit du mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale. En 2025, il est revenu en Chine pour participer au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin, avant d’apparaître aux côtés de Xi Jinping et de Kim Jong-un lors de la grande parade militaire organisée à Pékin pour le quatre-vingtième anniversaire de la victoire sur le Japon.
Cette succession de visites traduit la volonté de Moscou de rappeler que la Russie demeure une puissance eurasiatique et qu’elle entend continuer à peser dans les grands équilibres asiatiques. Le sommet Russie-ASEAN organisé à Kazan en juin 2026 s’est inscrit dans cette même logique. En accueillant les dirigeants d’Asie du Sud-Est, le Kremlin a cherché à démontrer que les sanctions occidentales n’avaient pas conduit à son isolement diplomatique et qu’il restait en mesure de proposer des partenariats dans les domaines de l’énergie, du nucléaire, de la défense ou des infrastructures.
Ce retour vers l’Est n’est pourtant pas né avec la guerre de 2022. Il plonge ses racines dans une histoire plus ancienne. Le sommet de l’APEC organisé à Vladivostok en 2012 avait déjà donné une première traduction politique à l’ambition de faire de l’Extrême-Orient russe une ouverture vers le Pacifique. L’annexion de la Crimée, en 2014, puis les premières sanctions occidentales ont cependant changé la nature de cette ambition. Ce qui relevait d’une stratégie de développement est progressivement devenu une nécessité géopolitique. La création du Forum économique oriental, dès 2015, a consacré cette inflexion.
L’invasion de l’Ukraine n’a donc pas créé le pivot asiatique de la Russie ; elle l’a accéléré et profondément transformé. Les investissements, les échanges commerciaux et l’attractivité économique ont progressivement laissé la place à une diplomatie davantage fondée sur les hydrocarbures, le nucléaire civil, les exportations d’armement et la protection diplomatique. L’Asie n’apparait plus seulement pour Moscou comme un espace d’opportunités ; elle est devenue un espace de respiration stratégique.



