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Crises chinoises : quatre dénis et un entêtement

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de la dernière chronique de David Baverez “Soleil levant” pour l’Express, publiée le 18 avril dernier dans sa version digitale. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/chine-crises-sanitaire-economique-geopolitique-les-impasses-de-xi-jinping_2171668.html Crises chinoises : quatre dénis et

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Inde : Que signifie le triomphe de Narendra Modi?

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Au terme de six semaines d’élections législatives conduites du 11 avril au 19 mai, et avec un taux de participation supérieur à 67 %, 613 millions d’électeurs, sur les 910 millions d’inscrits, ont rendu un jugement sans appel. Les électeurs ont reconduit au pouvoir, avec une majorité absolue accrue, le Bharatiya Janata Party (BJP). Il remporte 302 sièges sur 542, contre 282 cinq ans plus tôt, tout en haussant son pourcentage de voix de 31 à 37 %.

L’ampleur de la victoire a surpris. De multiples signaux avaient fait penser que le combat serait plus difficile que prévu pour le BJP. En effet, la plupart des sondeurs jugeaient au fil du premier trimestre 2019 que le parti pourrait arriver en tête, mais probablement pas renouveler et a fortiori amplifier, comme les caciques du parti l’annonçaient, l’exploit d’avoir une majorité absolue renforcée. En dépit d’un taux de croissance conséquent (7 % en moyenne pour le mandat qui s’achève), le bilan économique et social semblait problématique aux yeux des observateurs indiens. Ils soulignaient l’incapacité à tenir les promesses en matière d’emploi, la crise agricole ayant nourri d’imposantes manifestations de paysans, les effets délétères de la démonétisation surprise invalidant en 2016 une masse considérable de billets dans une économie majoritairement informelle vivant de cash, les difficultés liées à la mise en place d’une TVA aux taux trop complexes. De plus, le parti du Congrès avait remporté une victoire inattendue aux élections tenues dans trois bastions du BJP fin 2018, le Madhya Pradesh, le Rajasthan, le Chhattisgarh, et l’alliance inédite de deux partis de castes jusqu’alors concurrents changeaient la donne en Uttar Pradesh (200 millions d’habitants et 80 sièges à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement).

Comment expliquer un pareil score ? Certes, le système électoral indien, uninominal à un tour, amplifie la part du vainqueur : avec 37,4 % des voix, le BJP gagne 303 sièges, le Congrès n’en gagnant que 52 avec 19,5% des suffrages. Ces disparités peuvent être plus grandes encore selon les configurations locales : au Karnataka, 64 millions d’habitants, le BJP rafle 25 des 28 sièges avec 51% des voix, le Congrès un seul avec 32% des suffrages. Encore faut-il  arriver en tête pour bénéficier de cette prime au vainqueur. Les vraies raisons du triomphe de Narendra Modi sont ailleurs, et relèvent à la fois d’un travail de fond mené sur le terrain par le parti depuis des années, de l’ajustement des stratégies politiques pendant la campagne, et de l’image charismatique de son leader.

Le travail de fond est orchestré par le président du BJP, Amit Shah, un fidèle parmi les fidèles, qui parcourt l’Inde pour consolider et rénover la base militante du parti, et développe des stratégies ajustées aux divers contextes régionaux, en termes d’alliances ou de nominations de nouveaux candidats. Le BJP qui revendiquait  88 millions de membres en 2015 (dont la moitié depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir) s’affiche comme le plus grand parti du monde, devant le PC chinois. En outre, en période électorale, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Organisation des serviteurs de la nation), la matrice historique et idéologique du nationalisme hindou, met aussi au service du parti les quelque 60 000 cellules dont il dispose désormais à travers le pays.

Lors des élections de 2014, l’accent avait été mis sur les promesses de développement. En 2019, le parti a joué à fond la carte du nationalisme patriotique, mettant en avant les frappes aériennes conduites au Pakistan après l’attentat suicide ayant, en février 2019, tué 44 paramilitaires indiens au Cachemire. L’épisode, dont le résultat effectif sur le camp jihadiste visé fut objet de controverses, a poussé Narendra Modi à se présenter (y compris sur son compte Twitter rebaptisé) comme le chowkidar, le protecteur de la nation, le gardien de sa sécurité. En référence aux doutes suscités par la révision du contrat pour l’achat des Rafale français, et aux soupçons de capitalisme de connivence attachés aux offsets du contrat de ces avions de combat, le principal opposant, Rahul Gandhi, président du parti du Congrès, a rétorqué  ‘Chowkidar chor hai’, « le protecteur est un voleur », mais le slogan tant répété n’a pas marqué. Rahul a même été battu dans sa circonscription  traditionnelle d’Uttar Pradesh par une figure du BJP, tout en l’emportant largement dans une autre circonscription du Kérala, Wayanad, où les minorités musulmanes et chrétiennes comptent autant que les hindous.

Au-delà des problèmes structurels, dont la trop faible création d’emplois, les mesures sociales prises sous le gouvernement Modi semblent avoir contribué à sa victoire. Beaucoup des programmes sociaux rebaptisés par le  BJP ont été en fait lancés sous le gouvernement congressiste précédent, mais leur impact a compté chez les électeurs pauvres: connexion électrique, gaz butane gratuit, toilettes publiques (un programme phare de Modi), voire maison en dur. Les programmes dirigés principalement vers les femmes ont aussi contribué au succès du parti.

Un autre facteur est la déconnexion qu’opère souvent une part de l’électorat entre élections régionales et élections législatives. De multiples enquêtes ont montré que, dans tel ou tel Etat gouverné par le BJP, des griefs contre le chef du gouvernement de l’Etat ou contre les élus locaux n’empêchèrent pas de voter pour reconduire Narendra Modi à la tête du pays. Cette stratégie duale des électeurs est illustrée dans les trois Etats du Rajasthan, du Madhya Pradesh et du Chhattisgarh. Le  Congrès, on l’a dit,  y a battu (parfois de peu) le BJP aux élections régionales fin 2018 : tous trois ont voté pour Modi six mois plus tard…

La figure du leader a été déterminante. Il est présenté comme travailleur acharné, dévoué au pays. Issu d’une caste modeste, parvenu au sommet de l’Etat, et cultivant par un usage extrêmement intensif des réseaux sociaux la double image d’un élu à l’écoute du peuple, et de l’homme fort faisant tête, sur les frontières, à la Chine en 2017 et au Pakistan en 2019. Toute une part du peuple, et en particulier des aspirants de la large base de la petite classe moyenne, se sont reconnus dans un leadership très peu anglophone, dénonçant « la dynastie » des Nehru Gandhi et les élites congressistes. Une partie de cette classe moyenne, et des jeunes votant pour la première fois, a été également sensible au discours affichant le prestige croissant de l’Inde sur la scène mondiale. Au-delà de ses chauds partisans parfois idolâtres, nombre d’électeurs ont décidé de donner au Premier ministre sortant une nouvelle chance, pour disposer d’un gouvernement stable que l’opposition divisée n’aurait pu garantir.

Plus profondément, la carte du nationalisme identitaire a trouvé un écho renouvelé, en dépit des dérives de ses militants qui ont fait l’actualité depuis 2014, entre autres avec les lynchages de musulmans supposés trafiquer ou consommer de la viande bovine, alors que la protection de la vache est devenue un leitmotiv de l’affirmation d’un hindouisme majoritaire. Une des figures les plus emblématiques de l’extrémisme hindou est la sadhvi Pragya Singh Thakur, toujours drapée de safran, la couleur des renonçants hindous et du BJP, en liberté sous caution après avoir été accusée d’être liée à des attentats antimusulmans commis en 2008. Après avoir estimé pendant la campagne que l’assassin du mahatma Gandhi avait été « un vrai patriote » (un propos très embarrassant pour le leadership du parti), elle  a été élue avec 61 % des voix à Bhopal, écrasant le Congressiste Digvijay Singh, deux fois chef du gouvernement du Madhya Pradesh : un score comparable à celui de Narendra Modi à Bénarés (63%)  et de Rahul Gandhi à Wayanad (64%)…

Se pose ici le problème de la faiblesse de l’opposition, qui a dénoncé de concert  un  sortant ayant joué la carte de la division du pays sur des bases religieuses, mais qui n’a pu construire un front uni contre le BJP. Le Congrès, très affaibli en 2014, n’a conquis que sept sièges de plus en 2019, et Rahul Gandhi en a tiré les conséquences en entendant démissionner de la présidence du parti, contre l’avis du bureau politique estimant que sa famille restait le ciment d‘une formation ayant connu au fil du temps de multiples scissions. La conquête du Nord Est indien par le BJP se confirme, et le parti progresse notablement au Bengale tenu par une figure clé de l’opposition. Certes la percée recherchée dans les Etats du sud a échoué, sauf au Karnataka : Tamilnadu, Kérala, Andhra Pradesh n’ont aucun élu BJP, et le Pendjab, au Nord, a redonné la victoire au Congrès qui le dirige. Mais ces poches de résistance ne peuvent affecter la tendance d’ensemble.

Pour nombre d’observateurs, ces élections furent de facto un référendum sur la personne de Narendra Modi. Le vote en sa faveur n’est pas ici un choix protestataire contre un parti ou une coalition au pouvoir. C’est un vote de confiance envers un leader charismatique, sans qu’on puisse savoir jusqu’à quel point c’est aussi un vote d’adhésion envers son idéologie nationaliste hindoue, tantôt affirmée, tantôt subliminale (Modi en méditation la veille du dernier jour de scrutin, dans une grotte himalayenne près de Kedarnath, haut lieu de l’hindouisme : succès assuré des photos et des vidéos sur Twitter et Youtube), tantôt masquée (le discours aux nouveaux élus de la coalition menée par le BJP appelle à une Inde animée par une « confiance partagée », à l’encontre de la couverture de Time qui l’avait peint, début mai,  en  « diviseur en chef » de son pays.

Si focalisé sur un leader soit-il, le BJP a confirmé qu’il était devenu le parti hégémonique de l’Inde d’aujourd’hui. Le Congrès, après l’indépendance, l’avait été pendant trois décennies. Etait venu ensuite le temps des coalitions. Le BJP peut certes gouverner seul, mais ses partenaires de l’Alliance Démocratique Nationale demeurent nécessaires dans nombre d’Etats.  Cette hégémonie, et le programme de réformes économiques libérales étendues (mais trop peu aux yeux des néolibéraux purs et durs) ont aussi donné au BJP une puissance financière incomparable, d’autant qu’une loi de 2017 a validé les dons anonymes sans limites : 500 millions de dollars ont été ainsi collectés pour la campagne du parti.

Les années à venir nous diront si le BJP va dominer aussi la chambre haute du Parlement, où l’Alliance Démocratique Nationale compte aujourd’hui 99 membres sur 245, ou à y trouver des alliés sûrs. Si tel était le cas, la tentation de modifier la Constitution serait forte, les franges radicales du nationalisme hindou prônant un Etat hindou, hindu rashtra, portant leur vision culturelle et identitaire exclusiviste. Nous n’en sommes pas là, mais la compétition entre deux idées de l’Inde engagée dans les années 80-90 témoigne du recul des valeurs nehruviennes, sécularistes et multiculturelles qui ont prévalu après l’Indépendance.

La voix du peuple s’étant exprimée, l’Inde confirme par son vote appartenir à la liste en expansion des pays ayant à leur tête des hommes forts, porteurs de valeurs identitaires et acteurs d’un nationalisme visant à conforter la puissance future du pays, tout en cultivant le souvenir de la grandeur passée. Dans son discours de victoire, Narendra Modi  a affirmé que « le monde devra reconnaître la vigueur démocratique de l’Inde » (un point repris par Donald Trump dans son message de félicitations). La vraie question, pour nombre de ses opposants, est de savoir si cette démocratie sera illibérale, ou pas. Pour nombre de ses électeurs, elle sera de savoir jusqu’à quel point leur sort s’améliorera. Pour ses plus chauds partisans, elle sera de voir jusqu’à quel point se concrétisera la vision d’une nouvelle Inde que porte le nationalisme hindou.

par Jean-Luc Racine (CNRS / Asia Centre)