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Crises chinoises : quatre dénis et un entêtement

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de la dernière chronique de David Baverez “Soleil levant” pour l’Express, publiée le 18 avril dernier dans sa version digitale. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/chine-crises-sanitaire-economique-geopolitique-les-impasses-de-xi-jinping_2171668.html Crises chinoises : quatre dénis et

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République Populaire de Chine. La nouvelle stratégie de "double circulation" économique : un slogan pour en remplacer un autre?

China (4)

Clément Durif, chargé de recherche à Asia Centre. 

Du « grand bond en avant » de Mao Zedong au « rêve chinois » de Xi Jinping, en passant par les « quatre modernisations » de Deng Xiaoping, les « trois représentations » de Jiang Zemin ou encore la « société harmonieuse » de Hu Jintao, le slogan politique a marqué les grandes orientations stratégiques de la République populaire de Chine depuis sa création. Dans une certaine mesure héritière des maximes et proverbes ancestraux, la tradition du slogan caractérise tout particulièrement l’exercice du pouvoir par le Parti communiste chinois. Du fait de sa portée idéologique, l’utilisation de cette forme rhétorique permet au régime de s’adapter aux besoins d’évolution socio-économique tout en gardant un contrôle permanent sur la pensée et la culture populaire (Xing, 1999). Le slogan, en tant qu’instrument de propagande, explicite les stratégies du gouvernement à court ou long-terme, autant sur le plan domestique qu’extérieur.

Alors que la rhétorique politique de Mao était empreinte d’une idéologie d’annihilation de la pensée confucianiste traditionnelle au profit d’un modèle marxiste, celle des dirigeants qui lui ont succédé a démontré une cohérence dans la volonté de construire une société ouverte et moderne. La « double circulation » économique, dernier grand slogan du gouvernement de Xi Jinping, fait aujourd’hui l’objet de spéculations intenses quant à son impact sur un système mondial fragilisé. L’annonce de cette nouvelle stratégie nous ramène à un questionnement du prisme idéologique sous-jacent : sera-t-elle une stratégie de rupture ou de continuité vis-à-vis des dernières décennies d’intégration à la mondialisation ?
Introduction
À l’approche de la prochaine session plénière du Comité central du Parti communiste chinois (PCC), qui verra l’approbation du 14ème Plan quinquennal pour les années 2021-2025, les contours du nouveau paradigme économique de la République populaire de Chine (RPC) se dessinent peu à peu. Premièrement mentionnée lors d’une réunion du Comité permanent du Politburo en Mai 2020, le slogan de « double circulation » ou de « circulation duale » (« 双 循环 »)1 constituera sans aucun doute le fer de lance de la prochaine stratégie économique chinoise.
La « double circulation » a pour objectif un recentrage du modèle de développement chinois vers son propre marché, en s’appuyant plus sur la demande domestique que sur la demande étrangère. Selon le discours officiel, cette nouvelle formule établit deux types de circulation économique propre à un pays : interne et externe. Chaque circulation se définit par « deux extrémités » respectivement représentées par la production et la consommation de biens et services (Zhong, 2020). L’ambition de la Chine de faire de la « circulation interne » le principal moteur de la croissance se construit en opposition au modèle qui opérait depuis l’ouverture du pays au travers du slogan de « grande circulation internationale » prôné à l’époque (« 国际大循环 »)2 (Yu, 2020). En effet, l’économie chinoise s’est longtemps basée sur l’exportation massive de produits manufacturiers vers les marchés étrangers. Dans cette disposition, le Parti met en évidence le fait que les « deux extrémités » du cycle économique domestique étaient tournées vers « l’extérieur » (« 两头在外 ») , et par conséquent que le marché chinois était marginalisé (Zhong, 2020).
Autrement dit, le modèle dans lequel la production interne de biens était destinée presque uniquement à la consommation externe doit évoluer vers une approche davantage « duale » (« 两 头 夹 击 ») 4 (Ibid.). À travers la « double circulation », la RPC aspire donc à gagner en indépendance économique en trouvant des substituts au sein de ses propres production et consommation nationales.
Bien que Pékin mette l’accent sur le caractère non exclusif de cette nouvelle politique économique, dans le sens où le rééquilibrage vers le marché intérieur n’est pas incohérent avec la poursuite des échanges internationaux, l’interprétation qui en est faite par ses partenaires commerciaux semble pour le moins controversée. Après quarante ans d’intégration de la Chine à la mondialisation, la teinte unilatérale voire protectionniste du slogan de « circulation duale » alimente les inquiétudes au sein des économies développées telles que les États-Unis, l’Union Européenne, ou encore le Japon et l’Australie (Olson, 2020). Étant fortement dépendantes de leurs exportations de biens intermédiaires, ces dernières entrevoient un avenir commercial potentiellement entravé par un rétrécissement du marché chinois (Garcia Herrero, 2020). Ces préoccupations sont d’autant plus exacerbées par le contexte de marasme économique mondial dû à la crise de la Covid-19. Un repli inattendu de la Chine sur elle-même pourrait effectivement altérer la relance post épidémique de ses partenaires.
Toutefois, le regard critique présentant la « double circulation » comme un revirement unilatéral et inédit semble manquer de justesse. On observe tout d’abord chez les pays développés une tendance à la souveraineté économique en cette période d’après Covid-19. Les discours appelant à la relocalisation des productions ou incitant au découplage des chaines de valeurs mondiales se multiplient au sein de ces nations. La « circulation duale » ne parait donc pas déroger à cette dynamique. Par ailleurs, l’aspect radical attribué à ce changement de paradigme de croissance relève également d’une lecture partielle, voire biaisée. En effet, l’évolution du modèle de croissance chinois au cours des deux dernières décennies indiquait déjà un rééquilibrage économique de la part du PCC. L’ambition de Pékin de se restructurer autour de son marché domestique est donc antérieure à la « double circulation ».
Le présent article a pour but d’étudier par l’apport de données quantitatives les facteurs politico-économiques qui ont mené la Chine à introduire le slogan de « double circulation ». Dans un premier temps, nous verrons dans quelle mesure les chocs extérieurs de la guerre commerciale sino-américaine et de l’épidémie de Covid-19 ont constitué un moment économique souverainiste, propice au lancement de la nouvelle formule de la RPC. En abordant, dans un second temps, un prisme d’analyse davantage sino-centré, nous nous demanderons si la « circulation duale » s’inscrit dans la continuité ou en rupture de la stratégie chinoise contemporaine. Enfin, l’appréhension plus fine de ce slogan nous permettra de proposer une estimation de son impact sur les économies partenaires de la Chine.

1 Pinyin : « shuang xunhuan » – Traduction : « cycle dual »
2 Pinyin : « guoji da xunhuan » – Traduction : « grand cycle international ».
Expression utilisée par le chercheur chinois Wang Jian dans un article de Economic Daily en 1988 exprimant le besoin de la Chine de s’appuyer sur le marché extérieur et sur sa main d’œuvre bon marché pour développer son modèle d’exportation massive de marchandises.
3 Pinyin : « liangtou zaiwai » – Traduction : « deux extrémités tournées vers l’extérieur ».
4 Pinyin : « liangtou laiji » – Traduction : « attaquer des deux côtés ».

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