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Crises chinoises : quatre dénis et un entêtement

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de la dernière chronique de David Baverez “Soleil levant” pour l’Express, publiée le 18 avril dernier dans sa version digitale. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/chine-crises-sanitaire-economique-geopolitique-les-impasses-de-xi-jinping_2171668.html Crises chinoises : quatre dénis et

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La chute de Prayut ne mènera pas à une Thaïlande en bonne santé

Thailand (3)

Hadrien T. Saperstein, chargé de recherche à Asia Centre.

Le jeudi 5 novembre 2020, le Premier ministre thaïlandais, Prayut Chan-o-Cha, a prononcé une allocution en tant qu’orateur principal lors d’un événement au Collège de défense nationale de la Thaïlande.[1] Plusieurs choses dignes d’intérêt ont été dites, mais le plus frappant a été la déclaration du type « Mr. Right »,[2] concernant un remplaçant potentiel : « Si à l’avenir, il y a une personne qui est meilleure, plus capable et plus honnête que moi, tout aussi honnête, [il ou elle] continuerait le travail et serait en charge du pays. »

Cela peut sembler constituer un pas prometteur dans la bonne direction vers la démocratisation du pays. Pourtant, les observateurs proches sont moins convaincus car ces mots ont déjà été entendus. En 2015, au milieu du dernier processus de rédaction de la constitution, Prayut a déclaré lors de son programme hebdomadaire de « retour du bonheur au peuple thaïlandais » (คืนความสุขให้คนในชาติ) diffusé tous les vendredi soir, qu’il renoncerait à tous ses pouvoirs si un gouvernement responsable suivait.[3] Cela ne s’est évidemment pas produit.

Bien que je soutienne fermement mon hypothèse précédente selon laquelle Prayut détient toujours une certaine endurance politique lui permettant de conserver le pouvoir et de survivre à la patience des manifestants pro-démocratie sans leadership,[4] d’éminents observateurs de la crise politique thaïlandaise sont convaincus en revanche que le poids de l’histoire n’est pas de son côté, spéculant déjà sur les potentiels remplaçants.[5]

Alors que certains déclarent comme Sondhi Limthongkul, un éminent partisan ultra-royaliste,[6] qu’un coup d’État dirigé par l’armée devrait suivre,[7] d’autres ont évoqué des noms différents, notamment : le vice-premier ministre Anutin Charnvirakul et l’ancien chef de la partie démocrate Abhisit Vejjajiva, qui ont tous deux été nommés Premier ministre lors de la dernière élection. La charte rend également possible le choix d’un candidat « outsider » qui pourrait être Anupong Paochinda, actuel ministre de l’Intérieur, ou Apirat Kongsompong, le dernier chef de l’armée travaillant maintenant comme vice-chambellan de la maison royale pour le monarque.[8]

Indépendamment du premier ministre suivant, il existe un certain nombre de signaux préoccupants dans l’horizon de risque, du moyen terme au long terme, qui empêchent une revitalisation rapide de la Thaïlande. Premièrement, la victoire héritée du mouvement de protestation pro-démocratie pour ouvrir la discussion sur les réformes monarchiques jette les bases d’un mouvement de protestation socio-politique domestique sporadique sur les relations d’autorité, comme la violence de genre[9]ou les relations élèves-enseignants dans les écoles.[10]

Deuxièmement, le mouvement de protestation[11] associé à la crise du Covid-19 matérialise des « antagonismes cachés »[12]déjà présents dans la sous-région de l’Asie du Sud-Est (p.ex., « Milk Tea Alliance »).[13] Cette alliance tripartite est passée d’une expression de mécontentement en ligne à une révolte physique dans les rue avec des mouvements de protestation naissants de petite et moyenne taille déjà visibles dans de nombreux pays.[14] Cela a amené certains analystes du risque politique à spéculer sur le fait que « l’ASEAN [down]Fall »[15] ou « ASEAN [up]Spring »[16] approche.

Troisièmement, stimulés par les mouvements de protestation politique, les insurgés malais dont la majorité sont des musulmans sont de nouveau à l’origine de l’augmentation hebdomadaire du nombre d’attentats à la bombe en bordure de route dans les cinq provinces du sud.[17] Le processus de pseudo-démocratisation entre les autorités centrales et les manifestants urbains fait que certains insurgés extrémistes se sentent exclus de ce dernier, déjà frustrés par leur propre processus de négociation moribond.[18] Le nombre croissant de bombes en bordure de route aura des impacts sur la récente résurgence du Conseil national de développement économique et social pour financer des auditions publiques et une nouvelle étude de faisabilité sur le développement d’un canal artificiel ou d’un pont terrestre surélevé sur l’isthme de Kra.[19] Comme auparavant, les investisseurs privés ne verront pas ce projet comme un investissement digne de confiance étant donné que le projet est trop risqué et que les rendements restent incertains.

Enfin, les nombreuses critiques occidentales vis-à-vis de la réponse décevante du gouvernement à la liste des revendications pro-démocratiques consolideront davantage la position de la Thaïlande dans l’orbite politique de la Chine.[20] La Chine profitera du désenchantement de l’Occident vis-à-vis de la Thaïlande en renégociant les délais de paiement des sous-marins, en proposant des équipements à prix réduit pour le prochain cycle d’achat, et proposant des agrandissements concernant les exercices bilatéraux militaro-aéro-navals.

En fin de compte, tout futur Premier ministre thaïlandais sera confronté à des défis ardus susceptibles d’empêcher une récupération rapide de la Thaïlande au cours des années suivantes.

[1] Wassanna Nanuam, “Prayut Seeks ‘Mr. Right’ to Take Over Job,” Bangkok Post, Nov. 6, 2020.
[2] Dans la littérature anglo-saxonne concernant la Thaïlande, « Mr. Right » est souvent utilisé en référence à Prayut qui dit régulièrement qu’il n’a pas démissionné du pouvoir parce qu’il n’y a pas de bon successeur pour le remplacer.
[3] Online reporters, “Prayut Government Awaits Decent placement,” Bangkok Post, Sep. 11, 2015.
[4] Hadrien T. Saperstein, “Mapping the 2020 Thai Political Crisis,” Asia Centre, Oct. 21, 2020.
[5] Thitinan Pongsudhirak, “History not on the side of Gen. Prayuth,” Bangkok Post, Oct. 23, 2020.

[6] Hannah Beech, “Almost Like Clockwork, Talk of a Military Coup Follows Thai Protests,” The New York Times, Nov. 2, 2020.

[7] Staff, “Could There be Another Coup in Thailand?,” The Thaiger, Nov. 4, 2020.
[8] Randy Thanthong-Knight, “Focused on Thai King, Protesters vow to persist even if PM quits,” Bloomberg, Oct. 28, 2020.
[9] Ana Salva, “Thailand has a Gender Violence Problem,” The Diplomat, Oct. 26, 2020.

[10] Staff, “Five teachers Fired and Charged for Raping 14 Year-Old Student,” Chiang Rai Times, May 11, 2020.

[11] Gwen Robinson, Marwaan Macan-Markar and Shaun Turton, “Thai protests build as pandemic fuels unrest across Southeast Asia,” Nikkei Asia, Oct. 21, 2020.

[12] Daniel Grant, “Southeast Asia is Rushing Headlong Toward an ‘Asian Fall’,” The Diplomat, Oct. 1, 2020.

[13] Ting-Hsuan Tseng, “When online meme war transformed into a Pan-Asian alliance: Milk Tea as shared identity of the Youth against authoritarianism,” Asia Centre, Nov. 4, 2020.

[14] Netiwit Chotiphatphaisal and Cod S., “If Thailand is the first democratic domino then Laos may be the next,” Thai Enquirer, Oct. 27, 2020.
[15] Sebastian Strangio, “Could ASEAN Really Cut Laos and Cambodia Loose?,” The Diplomat, Oct. 29, 2020.
[16] Wifred Chan, “The Unraveling of Thailand’s National Myth,” The Nation, Oct. 28, 2020.
[17] Caitlin Ashworth, “Man Shot and Killed, Bomb Explosion in the Deep South,” The Thaiger, Nov. 6, 2020.
[18] Staff “Crisis Watch Thailand,” International Crisis Group, Oct. 1, 2020.
[19] Chatrudee Theparat, “Controversial Thai Canal Back in Spotlight,” Bangkok Post, Oct. 14, 2020.
[20] Ian Storey, “Will the Covid-19 Crisis Affect Thai-China Defence Cooperation?,” ISEASYusof Ishak Institute Commentary, Oct. 29, 2020.