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Effervescence diplomatique autour de la Corée du Nord

North Korea

Par Jean-Yves Colin, chercheur associé à Asia Centre.

Après l’échec de la rencontre Donald Trump – Kim Jong-un à Hanoï en février 2019, la Corée du Nord a progressivement disparu de l’attention des observateurs mais des rencontres diplomatiques récentes rendent possible un retour de la question des relations intercoréennes et de la dénucléarisation de la Corée du nord.

Certes celle-ci n’était pas complètement absente. Après cette rencontre la Corée du Nord a procédé à des lancements de missiles balistiques de courte distance ; fin mars dernier, elle en a ainsi tiré deux de courte portée, tombés à l’extérieur de la zone économique exclusive nippone dans la mer du Japon. Elle a cependant pris soin d’éviter les tirs de missiles intercontinentaux tout en présentant une nouvelle version dans un défilé militaire en octobre dernier. D’autre part la rhétorique nord-coréenne a repris son ton peu conciliant et injurieux. Le candidat Biden ayant qualifié de « voyou » le leader nord-coréen pendant sa campagne, il a été traité en retour de « chien enragé qui doit être abattu » ou « comme étant en phase finale d’Alzheimer » ; cette joute verbale s’arrêta sans que le candidat démocrate retire son propos. Une fois Joe Biden élu, le dirigeant nord-coréen a simplement indiqué que « peu importe qui est au pouvoir, la véritable nature des Etats-Unis et de leur politique vis-à-vis de la République Populaire Démocratique de Corée ne change pas ». A l’égard de la Corée du Sud, le principal fait marquant  a été le dynamitage du bâtiment du bureau de liaison intercoréenne de Kaesong en juin 2020 ; des propos peu aimables ont été tenus par Kim Yo-jong, la sœur du dirigeant nord-coréen, à l’égard du Président de Corée du Sud, Moon Jae-in, le faisant passer pour une marionnette des Etats-Unis ; en mars dernier elle a estimé que la Corée du Sud s’alignait sur les Etats-Unis  pour conduire une politique de gangster et que Washington « répand une odeur de poudre ».

Cette « guerre de positions » pourrait cependant évoluer :

  • Le 1er avril les directeurs généraux Asie et Pacifique de leurs ministères des affaires étrangères respectifs, Lee Sang-ryol et Funakoshi Takehiro se sont rencontrés pour discuter, entre autres sujets, de la situation dans la péninsule coréenne,
  • Le 2 avril, à l’Académie Navale d’Annapolis dans le Minnesota, les conseillers à la sécurité des Etats-Unis, de Corée du Sud et du Japon, MM. Jake Sullivan, Suh Hoon et Kitamura Shigeru, ont évoqué « une nouvelle approche » et « divers sujets concernant les préparations et la mise en application de mesures pour négocier avec la Corée du Nord ». Un tête-à-tête nippo-coréen a souligné « l’urgence de la question nord-coréenne » et « le rôle constructif et actif » que doivent jouer la Corée du Sud et le Japon.
  • Le 3 avril à Xiamen, en Chine, le ministre des affaires étrangères chinois Wang Yi et celui de la Corée du Sud, Chung Eui-yung, ont déclaré rechercher un « processus pour une solution politique visant une complète dénucléarisation de la Corée du Nord »
  • Enfin à Tokyo, le secrétaire général du gouvernement Kato Katsunobu a souligné que la question nord-coréenne serait à l’agenda des discussions entre le Premier Ministre Suga et le Président Biden avec d’autres sujets comme celui d’une région indo-pacifique libre et ouverte, le changement climatique, la pandémie, la Chine, les semi-conducteurs et les technologies de l’information.

Au-delà de ces généralités diplomatiques de bon aloi entre représentants des Etats-Unis, de la Corée du Sud, du Japon et de Chine, il est prématuré de considérer qu’il y a une relance effective d’un dialogue avec la Corée du Nord et a fortiori l’esquisse d’une solution à la question nord-coréenne, à laquelle il serait sage d’associer la Russie ; les européens pourraient y contribuer, ne serait-ce que du fait du statut de membre permanent de la France et du Royaume-Uni au conseil de sécurité de l’ONU.

Tout d’abord cette reprise d’un dialogue nécessite l’accord de la Corée du Nord sur le fond et dans le format du dialogue. Celui-ci est possible. Kim Jong-un a indiqué sa volonté de « répondre à la bonne volonté par la bonne volonté ». Il a aussi fixé certaines contraintes à sa bonne volonté : l’absence de dénucléarisation préalable de son pays, le principe de la progressivité des concessions réciproques et la levée des sanctions. Il n’a d’ailleurs pas renié sa signature aux documents signés avec Donald Trump à Singapour en juin 2018.

Du côté américain et sud-coréen, la volonté de reprendre les discussions avec Pyongyang est réel. Pour l’administration Biden, cette volonté s’inscrit dans une politique générale de relance diplomatique qui comporte également le souhait d’un dialogue, même indirect, avec les dirigeants iraniens, au moins aussi difficile que celui avec la Corée du Nord. Il reste à voir quelle priorité cette nouvelle administration accordera au dossier nord-coréen parmi ses nombreux sujets internationaux et comment les difficiles relations sino-américaines affecteront son déroulement. Avec Taiwan c’est le principal enjeu stratégique en Asie du Nord. Le Président Moon, à moins d’un an de l’échéance de son mandat, a de toute évidence le désir d’avancer vers une résolution partielle de la question nord-coréenne et un rapprochement avec le Nord. Depuis son entrée en politique, il a toujours plaidé en ce sens et cette avancée serait un succès personnel, sans doute susceptible de faciliter une victoire du camp progressiste à la prochaine élection présidentielle. Toutefois le court laps de temps qui lui reste à la tête de la Corée du Sud peut être un handicap et en revanche un atout pour Kim Jong-un.

S’agissant du Japon, quasiment sur la ligne de front avec la Corée du Nord, le Premier Ministre Suga, son gouvernement et le Parti Libéral-Démocrate peuvent y voir une opportunité de renforcer la coopération avec les Etats-Unis tout en se démarquant de la ligne de fermeté de l’ancien Premier Ministre Abe mais l’opinion publique nippone est très hostile à la Corée du Nord ; un nouveau message en date du 3 avril, des familles de japonais kidnappés par la Corée du Nord montre que cet aspect émotionnel  du dossier y demeure très sensible et politiquement non-négligeable.

La Chine est, de son côté, très ambivalente. Principal partenaire commercial de la Corée du Nord, faisant preuve de souplesse et d’ambiguïté à l’égard de l’application des sanctions onusiennes, la Chine cherche à éviter un enkystement de la question nucléaire nord-coréenne, peut y voir une convergence opportune avec l’administration Biden au-delà de la rivalité stratégique sino-américaine et y trouver un intérêt régional en cherchant à détacher quelque peu Seoul de Washington. Kim Jong-un rappelle régulièrement à Pékin le besoin de rester unis face aux Etats-Unis mais le nationalisme exacerbé de Pyongyang induit aussi une méfiance vis-à-vis de ses alliés chinois et russes.

En tout état de cause, la voie est très étroite pour toutes les parties intéressées et le rétablissement d’une certaine confiance indispensable. Le passé n’est pas très encourageant. Les accords de 1994 et 2007 ont échoué à se matérialiser ; la « patience stratégique » de l’administration Obama n’a pas eu, peut-être même moins, d’effet que le mélange de menaces de « feu et fureur » et de dialogue interpersonnel de Donald Trump. Depuis les années 1990 la Corée du Nord n’a cessé de renforcer son potentiel militaire et nucléaire, ce qui accrédite le propos du journal nord-coréen Rodong Sinmun de début novembre dernier selon lequel « Notre République est une puissance militaire mondiale dotée d’une redoutable force de dissuasion pour prévenir la guerre ». Il est très peu probable que Kim Jong-un pour qui l’armement nucléaire est la garantie de survie de son Etat, de son régime et de sa famille fasse des concessions majeures sans que les Etats-Unis n’en fassent aussi. Une lente progression avec des étapes contrôlées serait envisageable mais elle implique confiance réciproque et maîtrise des temps de chacun qui sont très différents.