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Crises chinoises : quatre dénis et un entêtement

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de la dernière chronique de David Baverez “Soleil levant” pour l’Express, publiée le 18 avril dernier dans sa version digitale. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/chine-crises-sanitaire-economique-geopolitique-les-impasses-de-xi-jinping_2171668.html Crises chinoises : quatre dénis et

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Les vagues de la pandémie atteindraient-elles finalement Taïwan? Ou bien s’agit-il de “gouttelettes”?

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Par Jean-François Di Meglio et Maëlle Lefèvre.

L’actualité taïwanaise n’était pas « sanitaire » jusqu’à une période très récente. Des préoccupations plus habituelles (malheureusement ?) dans l’île occupaient jusqu’ici les esprits. Elles pointaient des menaces au moins aussi critiques sur les grands équilibres de Taiwan. En effet, d’une part, le 12 avril 2021, 25 avions chinois, comprenant des chasseurs et des bombardiers à capacité nucléaire, ont pénétré la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) taïwanaise, soit un record en un an. L’autre préoccupation, climatique, portait potentiellement sur les conséquences directes sur l’économie. La sécheresse affecte de nombreux secteurs et notamment celui, stratégique, des semi-conducteurs. Dans les rues animées pendant la semaine mais surtout le week-end du quartier de Wanhua, Datong, ou encore de Xinyi, mais aussi dans les innombrables marchés de nuit de Taipei, les personnes s’entassaient, certaines choisissaient de porter le masque, d’autres, non. Il n’était obligatoire que dans certains lieux bien spécifiques (transports en commun, lieux de culte, magasins, hôpitaux, cinémas, musées, centres commerciaux, etc.) Dans les restaurants, les groupes d’amis et les familles se réunissaient en grand nombre et partageaient les plats. Les bars et les karaokés de Ximen étaient pleins. Les Taïwanais évoquaient le vaccin le sourire aux lèvres, la plupart n’envisageant pas de prendre un rendez-vous pour se faire inoculer le composant virologique d’un virus qui ne les menaçait même pas. Certains rechignaient du fait que seul l’Astrazeneca – vivement critiqué à travers le monde – était disponible. D’autres déploraient le fait qu’il n’y avait pas assez de doses et qu’il n’y avait pas davantage de choix, ou décrétaient que Sinovac n’avait pas été choisi pour des raisons majoritairement politiques, alors qu’il aurait pu être d’une aide précieuse.

Cependant les vagues de la pandémie, tenue à l’écart depuis la démonstration de vigilance taïwanaise de fin décembre 2019 frappent désormais l’île. Le 20 avril 2021, deux pilotes d’avions cargo revenant des États-Unis ont ainsi été testés positifs au coronavirus. Le cluster des cas positifs, lié aux transits aériens, finit par atteindre le nombre de 11 le 26 avril, Puis, les cas locaux s’ajoutent, étant tous liés au cluster des pilotes. Le 29 avril 2021, l’hôtel Novotel de Taoyuan, proche de l’aéroport, est évacué ; s’installe alors la crainte du début d’une « transmission communautaire » au CECC (Central Epidemic Command Center), pour reprendre les mots de son porte-parole Chen Shih-Chung.

Cependant, même si « l’affaire du Novotel » commence à inquiéter, cela n’empêche pas les Taïwanais de venir nombreux dans le quartier de Wanhua pour célébrer le 1er mai le retour de Matsu au temple Longshan et la fin du pèlerinage dans les différents sanctuaires du quartier, ou de se réunir le dimanche du 09 mai pour fêter comme il se doit la fête des mères (母親節). La compagnie aérienne China Airlines et l’hôtel Novotel de Taoyuan ont dû entre-temps payer une amende pour ne pas avoir respectivement respecté les règles en lien avec le Covid.

La situation commence à devenir plus inquiétante le 10 mai lorsque cinq cas locaux s’ajoutent, non pas cette fois-ci à Taoyuan, mais à Yilan, des employés d’arcades ayant été testés positifs. Un cluster auquel s’ajoute un cas d’origine inconnue à New Taipei ; le 11 mai Taiwan est entré dans la phase de transmission communautaire, avec des chaînes de transmission désormais impossibles à détecter. L’engrenage de la perte de contrôle menace ainsi : les autorités taïwanaises ne parvenant pas à établir un lien entre Yilan et Taoyuan. Le 11 mai, le niveau d’alerte 2 est ainsi mis en place, les lieux de rassemblements en grand nombre comme les salles de concert doivent fermer, les universités et écoles ne sont désormais plus accessibles aux personnes venant de l’extérieur et qui n’ont pas une carte d’étudiant. Puis, un nouveau cluster de cas se manifeste à New Taipei avec un ancien président du Lions Club qui a contaminé différents cas contacts lors d’un banquet, tandis qu’un cas s’ajoute à Keelung, et deux autres dans des salons de thé à Wanhua. La communauté urbaine « New Taipei » annonce ainsi le 12 mai que tous les centres d’activités et de sports, les bibliothèques, les cybercafés et les lieux de vie nocturnes seront fermés jusqu’au 8 juin. Le niveau d’alerte 3, déclenché s’il y a plus de trois clusters d’infection en une semaine ou dix nouveaux cas locaux d’origine inconnue en une journée est évoqué ; les indices boursiers taïwanais plongent et enregistrent leur plus forte baisse depuis le début de l’année 2020. Dans le même temps, la panique commence à s’emparer de la société taïwanaise, ou du moins dans le périmètre de Taipei et New Taipei, les habitants se ruant dans les supermarchés pour faire leur provision car craignant la mise en place d’un confinement total (niveau quatre) dans les prochaines semaines. Pour un observateur étranger, notamment français, la sensation de « déjà-vu » est inévitable. Face à cette foule s’amassant dans les PX Mart, les Carrefour, Costco et autres magasins mais avec un an et demi de décalage. Le 14 mai, pas moins de 29 cas locaux se sont ajoutés, la majorité étant soit liée au cluster de Wanhua, soit à celui du Lions Club de New Taipei, et conduisant la ville de Taipei à prendre les mêmes mesures que la ville de New Taipei en fermant les différents lieux de divertissement. La ville de Taichung met en place les mêmes mesures le jour suivant, c’est-à-dire le 15 mai, tandis que Changhua affiche deux cas positifs liés au cluster de Wanhua. Le 15 mai correspond également à l’annonce de la mise en place du niveau d’alerte trois. Ce niveau d’alerte est en vigueur jusqu’au 28 mai pour les villes de Taipei et de New Taipei tandis que d’autres villes mettent en place le niveau d’alerte deux, après que 180 cas locaux ont été détectés en une seule journée, montrant que l’île se trouve dans une situation inouïe depuis le début de la pandémie. Les jours qui suivent n’augurent rien de bon : 206 nouveaux cas locaux le dimanche, 333 cas locaux le 17 mai, 240 le 18 mai, 267 le 19 mai, 286 le 20 mai, 312 le 21 mai, et 321 cas locaux le samedi 22 mai… Les spéculations tournent désormais autour du niveau d’alerte 4 qui sera déclenché si pendant quatorze jours, une moyenne d’au moins cent cas locaux par jour s’ajoute sans interruption et lorsque la moitié des cas a une chaîne de transmission impossible à retracer. En attendant, le mardi 18 mai, le niveau d’alerte 3 a été étendu à l’ensemble du pays.

La crainte de rencontrer une situation similaire aux autres pays dans leurs débuts face à la pandémie naissante est telle au sein de la société taïwanaise qu’avant même le déclenchement de la phase quatre qui correspond à un confinement, la plupart des habitants de Taipei et de New Taipei se sont imposés un « auto-confinement » ou « confinement volontaire » pour reprendre les mots du maire de Taipei Ko Wen-je. L’approche taïwanaise, même dans ces circonstances déjà rencontrées ailleurs, se distingue encore des comportements observés en Occident, le sens de la responsabilité civique individuelle (et l’instinct « individualiste » de survie) se combinant avec le souci du bien commun. Alors que la phase trois interdit seulement les rassemblements de plus de cinq personnes à l’intérieur et dépassant dix personnes à l’extérieur, implique la fermeture de certains lieux publics mais laisse la possibilité de sortir à l’extérieur à condition de porter en permanence le masque et de laisser ses coordonnées en scannant un QR Code à l’entrée de tous les lieux restés ouverts, Taipei est devenue une ville fantôme… Les restaurants n’attirent que peu de monde, un client ou deux occupant toute la salle tandis que le reste des commandes correspond à des plats à emporter, le mot « 外帶 » étant actuellement sur toutes les lèvres. Mélange de peur devant l’inconnu et de pragmatisme face aux innombrables exemples de pays qui en laissant s’installer le virus ont dû affronter des conséquences économiques, sociétales et sanitaires parfois encore plus désastreuses que la pandémie en elle-même, les tentatives des Taïwanais et plus particulièrement des habitants de Taipei et de New Taipei de conserver leur modèle sanitaire et surtout « Covid-free », porteront peut-être leurs fruits. Les chiffres sont encourageants : autour de 200, 300 cas par jour, n’indiquant pas de décuplement… Le calme avant la tempête ? Selon les autorités taïwanaises, il faudra attendre trois-quatre semaines pour que l’effet des mesures plus sévères récemment prises se fasse sentir sur les chiffres (la plupart des cas locaux ayant été contaminés à une date antérieure à la mise en place de l’alerte 3).

Cette expérience inédite pour les Taïwanais qui n’avaient jamais été confrontés à une telle situation depuis le début de la pandémie, est naturellement inquiétante pour un peuple qui a vécu jusque-là dans l’insouciance sanitaire. Il convient cependant d’en souligner les effets bénéfiques. En effet elle permet de mettre en évidence la solution encore très négligée ici : le vaccin, principale porte de sortie probable pour la planète. En effet, par rapport à d’autres pays, les Taïwanais se montrent particulièrement lents dans la vaccination, une lenteur expliquée par différents facteurs. Le premier d’entre eux est l’absence d’un vaccin fabriqué localement qui ne sera prêt qu’en juillet 2021 – et qui, s’il ne semblait pas convaincre jusque-là la population taïwanaise bien plus désireuse d’obtenir du Pfizer ou du Moderna, devrait bénéficier de la conjoncture apparemment défavorable. L’autre facteur est naturellement la faible intensité apparente de risque. Il n’y avait plus de cas locaux depuis le récent cluster de l’hôpital de Taoyuan très vite endigué avant cette dégradation progressive à partir de mi-avril. Enfin, le faible nombre de doses à disposition (à la date du 13 mai 2021, seulement 315 000 doses d’Astrazeneca étaient disponibles sur une commande totale de 20 millions de doses dont 10 millions d’Astrazeneca, 5 millions de doses de différents laboratoires via la plateforme COVAX, tandis que 5 millions de doses de Moderna doivent arriver durant le mois de mai) et la mauvaise réputation à l’échelle mondiale de l’Astrazeneca, permettent aussi de comprendre le contraste, voire l’exception taiwanaise, vertueuse jusqu’ici, menaçante désormais. Enfin, en février 2021, le gouvernement taïwanais avait également accusé à demi-mot la Chine d’être responsable dans l’incapacité de Taiwan de signer un contrat avec le laboratoire BioNTech, un accord pour cinq millions de doses de Pfizer étant pourtant en bonne voie jusqu’à ce que BioNTech se retire, sûrement du fait de « pressions extérieures » selon le ministère de la santé taïwanais.

Cependant, l’augmentation non négligeable de cas locaux à Taiwan a montré aux habitants de l’île que, aussi performant et exemplaire leur système sanitaire puisse être, il n’existe pas de solution viable à cent pour cent pour être dans une situation de risque nul, si ce n’est un vaccin. La bulle taïwanaise peut en effet menacer d’éclater à tout moment, comme l’ont réalisé certains Taïwanais qui se sont précipités vers les différents centres de vaccination. Ainsi, le 12 mai, un record journalier de 16 180 personnes se sont fait injecter une première dose d’Astrazeneca, portant au 13 mai le nombre de personnes vaccinées à 126 699, soit seulement 0,55% de la population. Un chiffre très bas qui devrait cependant être revu à la hausse dans les jours qui suivent, l’incitation à la vaccination se faisant toujours plus forte : selon les dernières données du CDC (Centres for Disease Control), le 17 mai 2021, un total de 22 995 personnes se sont fait vacciner, s’ajoutant aux 197 357 déjà vaccinés, pour donner ainsi un total de 220 352 vaccinés, soit une augmentation de 74% en seulement quatre jours entre le 13 mai et le 17 mai. De plus, les vaccins Moderna n’étant toujours pas arrivés, le stock est menacé d’épuisement puisque le pays ne dispose actuellement que de 315 000 doses, la deuxième dose n’étant par ailleurs pas sécurisée pour les « primo-vaccinés ». C’est ainsi dans cette urgence que le pays n’avait jusque-là pas expérimentée que Hsiao Bi-khim, la représentante de Taiwan aux Etats-Unis, tente de discuter avec Washington pour obtenir certaines des 20 millions de doses que les Etats-Unis ont promis d’envoyer aux pays qui se trouvent dans le besoin – Pfizer, Moderna et Johnson & Johnson tout confondus. Le 19 mai, Taiwan recevait par ailleurs 400 000 nouvelles doses d’Astrazeneca via la plateforme Covax.

Ainsi ces derniers chiffres contrastent avec l’indolence des débuts du programme de vaccination lancé fin mars et qui avait conduit Taiwan à autoriser en avril toute personne de plus de dix-huit ans à se faire vacciner puisque les doses destinées en priorité aux personnes les plus exposées, notamment dans les milieux hospitaliers, n’avaient pas été écoulées. Des chiffres qui montrent également dans quelle mesure cette hausse des cas locaux constitue une piqûre de rappel, si ce n’est un électrochoc, nécessaire au peuple taïwanais.

Assurément la culture du vaccin est différente en Asie et en Europe occidentale, ce qui peut expliquer les disparités entre ce qui est observé à Taiwan, mais aussi il y a quelque temps en Corée. La vaccination gratuite et obligatoire, qui est l’un des marqueurs de nos systèmes de santé mis en place après-guerre et dérive directement de la prophylaxie « inventée » en France et en Europe à partir de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, n’est pas systématique dans des régions et des cultures où l’attachement à des fonctionnements sociaux, l’attention à la personne et le recours aux soins traditionnels ont souvent merveille.

La performance taïwanaise de l’année 2020 face à la pandémie a mis en évidence la trop faible attention portée jusque-là aux réussites de l’île aux yeux des observateurs occidentaux.

Cette attention qui met en évidence la relation forte entre ce qui se passe dans cette île longtemps méconnue et nos propres préoccupations est un éveil bienvenu. La question stratégique du Détroit de Taiwan, l’enjeu non moins stratégique de l’approvisionnement en semi-conducteurs, et les développements déroutants de la pandémie dans des environnements radicalement différents du nôtre ne peuvent être ignorés. Cette prise de conscience multiple a permis aussi de mieux comprendre un système démocratique original et qui donne toute sa place citoyenne à une population mobilisée, responsable et consciente des risques. Le retournement spectaculaire de la situation sanitaire taïwanaise rappelle aussi que c’est à travers les échanges d’expérience que des complémentarités doivent être trouvées si l’on veut choisir les bonnes pratiques en démocratie. La démocratie modernisée de Taiwan a beaucoup à nous dire sur l’adaptation de la citoyenneté aux contraintes de l’ère numérique, comme nos publications l’ont souvent évoqué. Mais nos vieilles démocraties, si elles acceptent de ne pas être « donneuses de leçons » doivent impérativement se sentir solidaires de leurs sœurs éloignées. Se réjouir de voir à Taiwan l’émergence à retardement de problèmes en passe d’être surmontés chez nous serait une dangereuse de « Schadenfreude ». La joie des terrasses retrouvées ne doit pas se substituer à la précieuse prise de conscience de notre fragilité, qui prévalait il y a peu encore dans tellement de publications et d’interventions médiatiques européennes.