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Nouvel exemple de querelle entre la Corée du Sud et le Japon : L’inscription de la mine de l’île de Sado au patrimoine mondial de l’Unesco

Photo : ISABELLE DESPERT OKUMURA pour Japan Travel

Récemment la demande du gouvernement du Japon d’inscrire l’ancienne mine d’or de l’île de Sado au patrimoine mondial de l’Unesco est devenue un nouveau sujet d’acrimonie entre Tokyo et Seoul, s’ajoutant à d’autres concernant les travailleurs forcés coréens de la période coloniale japonaise (1910-1945).

Cette mine a été ouverte au tout début du 17ème siècle et a définitivement fermée en 1989. Durant l’époque Edo (1603-1868) elle a fourni jusqu’à 400 kg d’or, ce qui en a fait la plus grosse mine d’or mondiale au 17ème siècle ; elle a constitué une ressource importante du régime des Tokugawa. L’île a alors connu une sorte de « ruée vers l’or» et les autorités ont transféré de nombreux sans-abri pour y travailler dans des conditions très difficiles.

L’île de Sado (ou Sadogashima) est située à 45 km de la préfecture de Niigata sur la côte ouest du Japon, à laquelle elle est administrativement rattachée. Avec une superficie de 855 km² elle est la sixième île de l’archipel. Sa population est d’environ 60 000 personnes mais décline et rejoint l’ile principale de Honshu et en particulier Niigata. Si les activités principales ont longtemps été l’agriculture et la pêche, le tourisme y est désormais une activité importante, notamment depuis les années 1980.

L’Île de Sado en mer du Japon

L’île de Sado bénéficie en effet de plusieurs attraits : des paysages sauvages, des rivages volcaniques, deux chaînes de montagnes et quelques particularismes touristiques comme les « taraibune » (bateaux ronds). Son histoire et sa culture sont aussi des atouts. L’île en raison de son éloignement de Kyoto a d’abord été une terre de bannissement comme en attestent les exils de l’Empereur Juntoku, du moine Nichiren et du dramaturge de Nô Zeami Motokiyo. Sado est connue pour ses vieux théâtres Nô, plusieurs temples très anciens, la danse Ondeko où un dieu à face de démon joue un rôle central, et ses percussions très souvent présentes à l’étranger, en particulier en France.

Aussi le gouvernement préfectoral de Niigata souhaite ajouter la mine d’or à ce contexte favorable et faire de l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco un atout supplémentaire, surtout auprès des touristes japonais. Malheureusement ce même gouvernement feint d’ignorer un aspect qui ne devrait pas l’être : le recours à des travailleurs forcés coréens pour l’exploiter en y cherchant des métaux comme le cuivre, le zinc et le fer pendant la guerre. Est-ce une négligence ou de l’indifférence – un « benign neglect » pour utiliser une expression américaine du passé – ou est-ce intentionnel en considérant qu’à cette période ces travailleurs étaient « japonisés » du fait de la colonisation et contribuaient à l’effort de guerre comme tous les japonais ? Sans doute un peu de tout. Toujours est-il que le gouvernement de Niigata qui a toujours été une place-forte du Parti Libéral Démocrate (l’ancien Premier Ministre Tanaka et sa fille qui fut Ministre viennent de Niigata), a convaincu le gouvernement national d’en faire la demande à l’Unesco. Une première demande avait été déposée en 2015, en l’incluant à une vingtaine d’autres sites ; s’agissant de cette nouvelle demande, une première étape avait été franchie en décembre quand le Conseil relatif aux Affaires Culturelles du Japon avait sélectionné la mine de Sado.

Bien évidemment cet aspect n’est pas passé inaperçu aux yeux du gouvernement sud-coréen. Dès la décision du gouvernement japonais du 28 janvier et le dépôt de la demande le 1er février, le ministre des affaires étrangères de Corée du Sud, Chung Eui-yong, a appelé son homologue japonais Yoshimasa Hayashi pour lui faire part de sa « profonde déception » et de la protestation de son gouvernement. Il lui a rappelé les promesses passées d’information de la population japonaise en ce qui concerne le travail forcé des coréens dans la mine de charbon de l’île de Hashima. Auparavant le Premier Ministre Fumio Kishida a indiqué être conscient des protestations coréennes mais décidé de passer outre ; de son côté le secrétaire d’Etat chef du cabinet Hirokazu Matsuno a mentionné la volonté du Japon d’«engager un dialogue avec la Corée du Sud et d’autres nations calmement et poliment pour que la valeur du site en tant qu’actif culturel soit reconnue ». Quelques jours plus tard le ministère des affaires étrangères a observé que les accusations sud-coréennes étaient inacceptables et rappelé les litiges en cours en Corée du Sud et relatifs aux indemnités demandées aux firmes nippones qui ont utilisé des travailleurs forcés, en ligne avec le propos du Ministre Hayashi demandant à son homologue des solutions pour ces litiges en cours et les tensions concernant les femmes de réconfort.

Pour autant le gouvernement japonais a pris le risque de buter sur l’Unesco dont le comité du patrimoine mondial avait souligné en juillet 2021 les insuffisantes explications du Japon en ce qui concerne les travailleurs coréens de la mine de l’île de Hashima. Il est probable que cette objection sera réitérée pour celle de l’île de Sado.

On peut se demander ce qui pousse le gouvernement japonais à vouloir forcer la main à l’Unesco et envenimer davantage les relations entre le Japon et la Corée du Sud sur les questions mémorielles.

Il est clair que les éléments les plus conservateurs et nationalistes du Parti Libéral Démocrate qui ont mesuré leur influence au cours des dernières élections du parti à l’automne 2021 et qui ont soutenu Fumio Kishida pour son poste actuel, ont pesé sur le gouvernement. Shinzo Abe, l’ancien Premier Ministre, s’était d’ailleurs exprimé en ce sens.

Le Japon reste attaché à sa ligne selon laquelle les différends bilatéraux ont été résolus par l’accord de 2015 entre les dirigeants d’alors, Shinzo Abe et Park Gyeun-hye, qui a été remis en cause après l’élection du Président Moon Jae-in ; Fumio Kishida y avait contribué en tant que ministre des affaires étrangères.  Dès lors les contentieux actuels, tant entre les deux gouvernements qu’auprès de tribunaux coréens, n’ont pas lieu d’être. A moins de deux mois des élections présidentielles coréennes, le gouvernement japonais ne souhaite certainement pas faire de « cadeau électoral » au président sortant auquel il reproche d’avoir renié un engagement d’Etat et manqué de réalisme politique s’agissant de relations bilatérales à l’époque de son élection.  Cette approche du gouvernement et du Parti Libéral Démocrate traduit cependant au fond un déni de reconnaissance des réalités de la colonisation japonaise de la Corée que certains appelleront du révisionnisme, et de la réalité politique coréenne actuelle. Elle manifeste aussi un état d’esprit selon lequel la repentance et la victimisation japonaise doivent cesser. Elle nourrit enfin les actions, voire les pulsions, des plus nationalistes en Corée du sud, qu’ils soient progressistes ou conservateurs, et par réaction consolide les plus anti-coréens dans une population japonaise qui a longtemps été indifférente aux sujets mémoriels et a même montré un intérêt pour la Corée dans les décennies récentes.

La seule voie pour résoudre ces tensions mémorielles auxquelles il convient d’ajouter le différend territorial sur les îles Dokdo/Takeshima demeure le dialogue. Ce dialogue peut exister, et sans doute est-ce la volonté intime des autorités coréennes. Ainsi, en dépit de ces frictions, responsables japonais et coréens sont capables d’échanger positivement : les derniers essais nord-coréens de missiles ont aussi fait l’objet de la discussion téléphonique entre les ministres Hayashi et Chung relatif à la mine de l’île de Sado ; ceux-ci doivent se rencontrer le 12 février à Hawaï avec le Secrétaire d’Etat Anthony Blinken et pourraient alors avoir un entretien bilatéral ; de même les Forces d’Auto-Défense nippones sont en relation avec leurs homologues sud-coréens pour échanger des informations militaires et coopérer au regard des menaces nord-coréennes. Alors, pourquoi ne pas retrouver le chemin d’échanges diplomatiques, « polis et calmes » – pour reprendre l’expression de Hirokazu Matsuno – et in fine constructifs sur ces questions mémorielles ?