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[Asia Centre dans les médias] Intelligence artificielle : le retard relatif du Japon • Jean-Yves Colin

Japon intelligence artificielle Jean-Yves Colin France Culture

Jean-Yves Colin, chercheur à Asia Centre, était l’invité de Dominique André pour la série « L’intelligence artificielle, une arme géopolitique », de France Culture.

Retrouvez ici le podcast.

Quand on parle d’intelligence artificielle, le Japon n’est pas la puissance qui s’impose. Pourtant, il a été à la pointe des hautes technologies il y a une quarantaine d’années, au point de s’imaginer capable de menacer la suprématie américaine. Son avance passée, est-il pour autant en retard ?

Avec
  • Jean-Yves Colinexpert Asie du Nord chez Asia Centre, ancien conseiller auprès de l’ambassade de France à Tokyo
  • Jacques Maire, commissaire général pour la France à l’exposition universelle d’Osaka 2025, ancien diplomate et ancien député LREM

Face à l’usage de l’intelligence artificielle qui s’intègre sans difficulté dans la vie des Japonais, face à la montée en puissance inquiétante du grand voisin chinois qui mise sur l’IA, le Japon accélère le rythme pour ne pas perdre la bataille de la nouvelle ère de l’innovation.

75% des supercalculateurs sont hébergés aux États-Unis, 15 % en Chine. L’archipel japonais, qui fut autrefois une des références dans le super calcul, en prévoit un pour 2030. L’investissement pour ce super ordinateur d’intelligence artificielle est de l’ordre de 800 millions de dollars.

Mais le Japon n’entend pas être marginalisé. Retour sur ses premiers paris technologiques, ses alliances géopolitiques et analyse de sa situation jusqu’à aujourd’hui.

Entretiens avec Jean-Yves Colin, expert du Japon à l’Institut de recherche sur l’Asie Asia Centre, ancien conseiller auprès de l’ambassade de France à Tokyo. et avec Jacques Mairecommissaire général pour la France à l’exposition universelle d’Osaka 2025 et ancien diplomate.

Quand a commencé la grande aventure des hautes technologies au Japon ?

Jean-Yves Colin : Je dirais que les racines sont dans l’après Seconde Guerre mondiale. Peut-être vous souvenez vous qu’au début des années 60, un Premier ministre japonais était venu rendre une visite officielle au Général de Gaulle et qu’à ce moment-là, la presse française l’avait traité avec un peu de condescendance parce qu’on le voyait comme un fabricant de transistors. La fin des années 50 et le début des années 60 marquent le départ du développement de l’électronique japonais qui trouvera d’une certaine manière son apogée dans les années 80, avec tous les ustensiles que nous avons tous utilisés, comme le walkman, les grandes chaînes stéréo. Cet électronique qui a continué à se développer mais a ensuite été concurrencée. En effet, après avoir éteint les concurrents européens et américains, le Japon a fait face à ses rivaux coréens comme Samsung puis, plus récemment, aux grandes entreprises chinoises ou taïwanaises.

Qui sont les grands dirigeants japonais qui, à l’époque ont parié sur les hautes technologies pour imposer le Made in Japan ?

Il y a des personnes emblématiques comme les anciens dirigeants de Sony ou de Matsushita Panasonic, qui ont longtemps été des personnalités très fortes, très marquantes du capitalisme japonais de l’après-guerre. Je ne sais pas si ce sont des génies au sens de ce qu’on a imaginé pour l’industrie américaine de l’informatique comme le geek qui travaille dans son garage et qui ensuite crée Microsoft. C’étaient des entrepreneurs qui ont investi et qui ont senti que le marché, c’était le réfrigérateur, la stéréo, l’air conditionné des années 60, des instruments de nouveau type comme le walkman. On aime raconter que le président de Sony a découvert le walkman en faisant du golf par exemple. C’était plutôt ce type d’entrepreneurs qui n’ont pas vraiment été renouvelés en terme de personnalité, dans la mesure où la direction des entreprises a été plutôt donnée à des gestionnaires, ce qui d’ailleurs est peut-être un problème qui renvoie à celui qu’on envisage souvent, c’est-à-dire une forme de recul du Japon dans le domaine du numérique, de l’informatique et de l’intelligence artificielle.

Il y a cependant des choses qui se passent au Japon ?

Quoi qu’on dise des dirigeants japonais qu’on présente comme des vieux gérontes un peu décalés par rapport à la société, il leur arrive d’avoir une conscience des changements du monde. Or, depuis le gouvernement de Shinzo Abe (NDLR : ancien Premier ministre assassiné le 8 juillet 2022), qui a pris fin en 2020, il existe une forme de prise de conscience de ce qu’on peut appeler le retard du Japon. Le gouvernement japonais a fait en sorte d’être un peu l’incitateur d’une renaissance de l’industrie du numérique et de l’intelligence artificielle au Japon, qui s’est caractérisée notamment par ce plan qui serait de l’ordre de 65 milliards de dollars, qui s’étale pour le moment sur cinq ans et qui sera certainement poursuivi. [NDLR : plan de 61,5 milliards d’euros (10 000 milliards de yens) annoncé en novembre 2024 par le Premier ministre Shigeru Ishiba]

Ce plan s’appuie par exemple sur la création d’une société qui s’appelle Rapidus, qui a été constituée en 2022, qui a été faite par un certain nombre de grandes entreprises japonaises. On peut citer Sony, Nippon Electric. Il se trouve que Toyota, le grand fabricant d’automobiles japonais, l’a rejointe tout récemment. Cette entreprise cherche des coopérations avec le monde extérieur, notamment avec les États-Unis. C’est le cas avec IBM. Il y a un travail sur la technologie, mais il y a aussi un travail de formation. IBM forme par exemple des ingénieurs japonais pour développer cette société. On peut souligner aussi l’association entre le fabricant de puces américain Intel et le groupe japonais Softbank qui est notamment associé avec l’Arabie saoudite en terme de financement.

Le Japon n’a pas l’intention de rester inerte alors que l’intelligence artificielle se diffuse progressivement dans de nombreux secteurs comme l’économie, l’industrie ou la santé. Dans cette bataille qui est aussi stratégique, géopolitique, le Japon peut-il compter sur l’appui de ses alliés traditionnels comme les États-Unis face à la grande puissance chinoise?

Le Japon est une île, une zone sûre pour les investisseurs. Prenez le cas par exemple de la société taïwanaise TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) qui est au centre de la problématique de Taïwan. On dit souvent que si les États-Unis protègent Taïwan, c’est certes pour la démocratie taïwanaise, mais c’est aussi largement pour sauvegarder le plus grand fabricant de puces à Taiwan. TSMC a construit une première usine au sud du Japon, dans l’île de Kyushu, à Kumamoto exactement, qui a été mise en place il y a peut être un an ou deux ans et qui a été un investissement déjà considérable, de l’ordre de 9 milliards de dollars. Aujourd’hui, TSMC travaille sur une deuxième usine dans la même région. Là, il y a un aspect très important de ce développement au Japon de l’intelligence artificielle et de la remontada (remontée) du Japon dans ce domaine. L’ancien Premier ministre japonais avait inscrit avec le président Joe Biden une coopération étroite en matière d’intelligence artificielle avec des visées certes civiles, mais aussi des militaires.

Comment les Japonais vivent cette irruption de l’intelligence artificielle dans leur vie ?

Jacques Maire : La relation entre les Japonais et la machine n’est pas aujourd’hui un sujet problématique. On peut le voir à différents niveaux. Le premier exemple est chez les personnes âgées en nombre très important. Sachez qu’évidemment les Japonais ont quelques années d’avance vis à vis de nous en matière de vieillissement, pour lesquels il n’y a pas la main d’œuvre pour avoir une attention suffisante, et le fait pour les personnes âgées d’avoir des services à la fois logistiques, d’accompagnement mais aussi affectif sous forme de robot humanoïde est quelque chose qui est complètement assumé. C’est nécessaire. C’est aussi le fait de reconnaître explicitement qu’avoir une relation affective avec un robot qui permette de maintenir son relationnel, sa sociabilité est quelque chose de vraiment normal, utile et reconnu chez les jeunes et les moins jeunes. Des millions de jeunes femmes ont leur partenaire principal sous forme d’intelligence artificielle. Cela prend la forme d’un avatar qui peut être un hologramme, qui est peut être une poupée, mais qui est avant tout une couche d’intelligence artificielle sur un avatar dans le cloud. Les jeunes femmes japonaises pensent que cette forme de socialisation vaut bien largement des formes de relations classiques dans le cadre de ce qu’est le patriarcat au Japon aujourd’hui, où la femme est assignée à un rôle et à une place qui ne lui conviennent pas.

Assumer le fait que je préfère, moi, vivre avec mes amis, mes copines et avec mon âme sœur dans cet environnement totalement artificiel est quelque chose qui est assumé. Et donc cela me dit quelque chose de l’avance, si on peut parler d’avance en réalité, en tout cas de l’acceptabilité des Japonais sur cette relation artificielle naturelle qui n’a rien à voir avec la nôtre.

asiacentre.eu