Jean-François Di Meglio, président du comité d’orientation d’Asia Centre, a publié le 7 janvier une interview avec Jérôme Pellistrandi dans Atlantico, au sujet de « l’opération Maduro ».
« La capture éclair de Nicolás Maduro par les forces américaines a agi comme un électrochoc bien au-delà de Caracas. En quelques heures, une opération menée sans affrontement majeur a mis à nu les failles d’un dispositif militaire vénézuélien présenté depuis des années comme l’un des plus sophistiqués d’Amérique latine, largement équipé de technologies russes et chinoises. Au cœur de la séquence, l’échec supposé des systèmes de défense aérienne fournis par Pékin pose une question stratégique majeure : au-delà du sort du régime chaviste, l’opération américaine constitue-t-elle un avertissement direct adressé à la Chine sur la crédibilité réelle de ses équipements militaires et sur la capacité des États-Unis à frapper au cœur des zones d’influence adverses ? »
L’opération Maduro, une gifle cinglante pour le système de défense chinois dans lequel le Venezuela avait lourdement investi
Atlantico : Le « bouclier » de Pékin aurait donc échoué. Le Venezuela était pourtant présenté comme le pays d’Amérique du Sud disposant de la défense aérienne la plus performante. Pendant des années, l’armée vénézuélienne a investi des sommes considérables dans l’acquisition d’équipements militaires, notamment de fabrication chinoise. L’élément central de ce dispositif reposait sur un réseau de défense aérienne articulé autour du radar anti-furtivité JY-27. Or, l’opération menée par Donald Trump et les États-Unis au Venezuela — qui ont réussi en quelques heures à peine à capturer le président Maduro et à le ramener aux États-Unis — a révélé les failles de ce système prétendument inviolable, vendu par la Chine au Venezuela. Les autorités chinoises seraient choquées par ce qu’elles considèrent comme un revers difficile à digérer. Qu’en pensez-vous ?
Jean-François Di Meglio : Oui, vous mettez exactement le doigt sur la question de la perception, et c’est cela qui est, à mon sens, particulièrement intéressant. Tout ce que vous avez décrit est parfaitement juste. Ce que l’on ignore en réalité, c’est si la réussite de l’opération tient véritablement au fait que tous les systèmes que vous évoquez ont été déjoués, ou bien si les choses se sont déroulées autrement : par exemple, si le travail préparatoire, la complicité locale ou encore l’infiltration n’ont pas simplement neutralisé l’activation des dispositifs dont vous parlez. Mais ce qui importe, en effet, c’est l’impression laissée par l’opération américaine : celle d’un camouflet infligé non seulement au soutien diplomatique que la Chine apporte au Venezuela, mais aussi, potentiellement, à son soutien militaire et à l’appui qu’elle fournit à des alliés comme Caracas. Autrement dit, on est là sur une partie de billard à plusieurs bandes.
Quelques heures avant que les hélicoptères des forces Delta américaines ne fondent sur sa résidence, le président Maduro recevait à Caracas Qiu Xiao, envoyé spécial du président Xi Jinping. Au même moment, Donald Trump donnait le feu vert à l’opération « Absolute Resolve ». Derrière cette action directe contre Maduro, faut-il voir également un avertissement adressé à la Chine : “regardez ce que les États-Unis sont capables de faire” ?
Jean-François Di Meglio : Alors déjà, il faut rappeler le contexte : il y a eu le COVID, bien sûr, mais auparavant déjà, au moment de la pseudo-élection de Maduro, Xi Jinping l’avait félicité, alors même que l’on savait que ce scrutin était totalement truqué. Nous sommes donc dans une situation quelque peu surréaliste : un pays qui prétend défendre le multilatéralisme et le respect des règles internationales salue un pouvoir, disons, très contestable. Cela mérite d’être replacé dans son contexte.
Ensuite, pour répondre à votre question, il est évident que nous sommes de nouveau face à une opération à plusieurs tiroirs. Le Venezuela constitue un point d’appui stratégique majeur pour la Chine en Amérique latine, d’abord pour une raison matérielle : le pays produit essentiellement du pétrole lourd, très apprécié des raffineries chinoises. Le Venezuela fournit environ 5 % des ressources pétrolières de la Chine, dont celle-ci a grand besoin. Et, inversement, ces ventes représentent 50 % des exportations vénézuéliennes, puisque plus personne — sous la pression américaine — n’achète du pétrole à Caracas.
Premier niveau donc : un enjeu matériel très concret pour la Chine.
Deuxième niveau : l’Amérique latine elle-même, dont on a trop longtemps oublié l’importance stratégique, y compris en France. C’est une région extrêmement riche en matières premières, ce qui attire naturellement l’appétit de la Chine. Or, traditionnellement, c’est un espace d’influence américain. Dès lors, cette opération s’inscrit clairement dans un jeu de confrontation indirecte entre la Chine et les États-Unis.
Certains experts soulignent néanmoins que le système radar chinois était réellement défaillant. Ils mettent en cause les réseaux radar du China Electronics Technology Group, fleuron de l’industrie chinoise. Que cela soit vrai ou faux, est-ce le genre d’informations qui peut déranger Pékin, notamment vis-à-vis de ses autres clients ?
Jean-François Di Meglio : Absolument — totalement même. Si c’est vrai, cela pose évidemment un problème, même s’il faudra sans doute beaucoup de temps pour distinguer les faits réels de la communication américaine. Mais si c’est vrai, oui, c’est un obstacle, un revers sérieux — un peu comme l’épisode du Rafale dans le conflit indo-pakistanais avait momentanément nui à Dassault Aviation. Si c’est faux, alors nous sommes face à propagande contre propagande. Cela signifierait que les États-Unis jouent sur le terrain même où la Chine agit habituellement : affirmer, répéter, façonner une perception, même lorsque la preuve reste difficile à établir. Nous sommes quasiment sur le terrain de la guerre hybride ; même s’il n’y a pas de guerre déclarée entre les États-Unis et la Chine, il existe bel et bien une confrontation hybride par procuration.
Diriez-vous que ces événements annoncent une intensification des tensions entre la Chine et les États-Unis ? Donald Trump s’en défend, Pékin également. Mais peut-on supposer que l’on se dirige vers des situations plus directes que de simples conflits par procuration ?
Jean-François Di Meglio : Je dirais qu’il s’agit peut-être d’une forme de « dissuasion 2.0 ». La dissuasion classique repose sur l’arme nucléaire : vous ne m’attaquez pas, car je riposterai. Ici, la dissuasion consiste à démontrer sa capacité à intervenir dans les zones d’influence adverses et à empêcher certains scénarios de se concrétiser.
Je ne parlerais pas forcément de « préliminaires » à une confrontation directe. Il s’agit plutôt d’un affrontement d’influences. Et « influence contre influence » ne signifie pas nécessairement confrontation militaire directe — ni même par procuration.
Ce qui compte avant tout, c’est la détermination affichée : les États-Unis envoient un message clair : « là où nos intérêts sont menacés, nous sommes capables d’intervenir. » C’est déjà considérable.
Reste alors la grande question : quels sont les intérêts vitaux américains ? Par exemple, Taïwan est-elle aujourd’hui — et sera-t-elle demain — un intérêt vital pour Washington ? Si oui, et si la politique actuelle se poursuit, nous avons déjà une partie de la réponse. Si, en revanche, ces zones ne sont pas considérées comme vitales, il est probable que nous ne verrons pas ce type de manifestations répétées.
Nous sommes donc face à une redéfinition très précise de ce qui relève, ou non, des intérêts vitaux des États-Unis.
L’opération Maduro, une gifle cinglante pour le système de défense chinois dans lequel le Venezuela avait lourdement investi, l’interview complète :


