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[Asia Centre dans les médias] Chine-Taïwan : la guerre aura-t-elle lieu ? | Prof. Jean-Pierre Cabestan • Le Monde de Pierre Haski

Prof. Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS et chercheur à Asia Centre, s’est entretenu avec Pierre Haski, journaliste et chroniqueur géopolitique, sur sa chaîne Le Monde de Pierre Haski, pour mieux comprendre les tensions entre la Chine et Taïwan dans l’épisode « Chine-Taïwan : la guerre aura-t-elle lieu ? ».

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Military-Security AI & Cyber Capacity-Building Seminar • Oulan-Bator | Dr. Arnaud Leveau

Military-Security AI & Cyber Capacity-Building Seminar • Oulan-Bator, Mongolie | 3 juin 2026 | Dr. Arnaud Leveau

Military-Security AI & Cyber Capacity-Building Seminar

• Oulan-Bator, Mongolie | 3 juin 2026

Institut d’Etudes sur la Sécurité (NISS) & Institut des Nations Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR)

↑ Compte-rendu par Katia Strikker, Alta Strategies, via le bouton PDF.

 

 

Le 3 juin 2026, l’Institut d’Etudes sur la Sécurité de Mongolie (NISS) et l’Institut des Nations Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR) ont conjointement organise a Oulan-Bator un séminaire de formation sur la sécurité de l’IA militaire et la cyber-résilience. L’évènement a réuni des représentants de plusieurs ministères et agences gouvernementales mongoles, des experts internationaux de l’UNIDIR ainsi que des chercheurs indépendants.

Le séminaire visait trois objectifs principaux : constituer un socle de terminologie commune sur l’IA militaire et la gouvernance cyber ; renforcer la coordination inter-agences au sein des institutions mongoles ; et poser les jalons d’une stratégie nationale en matière d’IA et de cybersécurité. Le programme s’est articule autour d’une session inaugurale, de deux conferences keynote et de deux tables rondes.

 

 

Conférences inaugurales

Conférence du Pr. Dr. Arnaud Leveau, Président d’Asia Centre

« Military AI and the Middle Power Dilemma: From Kill Chains to Cognitive Autonomy »

Le Pr. Dr. Arnaud Leveau a ouvert son intervention par une provocation intentionnelle : la plupart des débats sur l’IA militaire commencent par la mauvaise question, celle du « quelle nouvelle arme va créer l’IA ? ». Or, a-t-il argumente, l’IA n’est pas une arme ni une plateforme ; elle est une nouvelle manière de prendre des decisions. Le veritable changement n’est pas le drone qui vole seul, mais le processus de ciblage qui n’a plus besoin d’être humain.

Sa conference s’est organisée autour de quatre axes : les signaux des conflits contemporains, les doctrines des grandes puissances, le « kill mesh » comme nouveau paradigme, et le dilemme spécifique des puissances moyennes.

Trois théâtres opérationnels révélateurs

L’Ukraine : le système Delta fusionne images satellitaires, signaux et flux de drones pour prédire les mouvements des forces russes. Le temps de decision, de la detection au tir, est passé de 20 minutes a moins de 90 secondes. Le facteur humain a été retire de la decision tactique. Toutefois, la dependance de l’Ukraine vis-a-vis d’une infrastructure qu’elle ne possède pas constitue une vulnérabilité structurelle majeure.

L’Iran (février-mars 2026) : lors de la campagne coordonnée Etats-Unis/Israel, 900 frappes ont été exécutées en 12 heures grace a une fusion de capteurs et a une attribution automatisée des munitions. La réponse iranienne a touche sept pays en 48 heures. Environ 10 milliards de barils de pétrole ont été retires du marche mondial, avec des effets en cascade internationaux.

La mer Rouge : un acteur de taille moyenne, sans base industrielle significative, a perturbe l’une des routes maritimes les plus fréquentées du monde. L’asymétrie coût / efficacité est radicale : 2 millions de dollars par missile intercepteur contre 20 000 dollars par drone. L’IA intégrée dans les plateformes d’attaque a effondre le cout de la perturbation stratégique.

Dans chacun de ces trois théâtres, le dénominateur commun n’est pas la technologie mais l’architecture de decision : la prise de decision humaine est progressivement dépossédée.

Les doctrines des grandes puissances

La Chine : le concept de « guerre intelligente » repose sur trois piliers – la dominance cognitive (façonner la perception adverse avant le combat), la fusion militaro-civile (absence de frontière entre les laboratoires civils et la recherche de defense) et la guerre de précision multi-domaines. La Russie : la doctrine de « contrôle réflexif » consiste a façonner la décision ennemie en contrôlant ce qu’il voit et ce qu’il croit. Pour Moscou, le conflit est un processus continu, non un évènement ponctuel ; l’IA sert a améliorer les capacités existantes, non a réinventer la guerre. Les Etats-Unis : depuis leur stratégie AI First pour le Département de la Defense publiée en janvier 2026, l’IA est traitée comme l’électricité, une infrastructure de base omniprésente. Trois programmes structurent cette approche : JADC2 (réseau de capteurs, d’armes et de décideurs connectes), Replicator (des milliers de systèmes autonomes a faible cout) et le bureau CDAO avec un cycle de rafraichissement des modèles de 30 jours.

Ces trois doctrines ont été construites sans aucune implication des puissances moyennes. Chacune exporte ses propres hypotheses culturelles et stratégiques avec ses systèmes. Les adopter sans discernement revient a adopter en meme temps la culture stratégique de l’acteur qui les a conçues.

Du « kill chain » au « kill mesh »

La doctrine militaire classique repose sur un enchainement linéaire : découvrir, fixer, traquer, cibler, engager, évaluer. Ce modele suppose un opérateur humain qui dirige chaque étape. Ce qui emerge aujourd’hui est radicalement different : le kill mesh. Il s’agit d’un réseau distribue de capteurs, d’armes et d’algorithmes ou chaque noeud communique avec chaque autre. L’IA ne se contente pas d’accélérer la chaine ; elle la re-câble. L’architecture devient non linéaire et auto-coordonnée.

Le Dr. Leveau a identifie trois consequences majeures de ce changement de paradigme. Premièrement, la compression temporelle : les decisions qui prenaient une heure se prennent désormais en quelques secondes ; le superviseur humain est encore present, mais la decision a deja été conditionnée en amont par des processus qu’il n’a ni visites ni conçus. Deuxièmement, la déconnexion du jugement : la personne qui appuie sur la detente peut être a 3 000 km de la cible, face a une recommandation algorithmique sur un écran ; la responsabilité morale et politique se dilue, voire se rompt. Troisièmement, l’erosion du contrôle humain significatif : le contrôle significatif exige du temps, une comprehension technique et la capacité de verifier la portée et les effets. Lorsque ces elements font défaut, il ne reste qu’une signature formelle sur un formulaire.

Cette analyse conduit a une re-qualification du lieu reel de l’autonomie dans les systèmes d’armement. Le débat international sur les armes autonomes se concentre souvent sur l’autonomie de la plateforme – le drone, le robot. Mais l’autonomie réelle reside dans la couche de contrôle et de commandement, dans l’architecture de decision elle-même. Nous nous dirigeons vers un monde ou l’humain est en train de devenir le facteur limitant, meme si le processus reste nominalement humain.

Le dilemme de la puissance moyenne

Le Dr. Leveau a articule le « middle power dilemma » autour de trois dépendances structurelles, souvent invisibles mais capitales.

La dependance matérielle : les systèmes d’IA nécessitent des puces avancées, des capteurs, des communications sécurisées et une infrastructure cloud. Pour presque toutes les puissances moyennes, ces intrants proviennent d’un nombre tres restreint d’acteurs : Pekin, Washington, Taipei, Seoul, Tel Aviv et quelques fournisseurs européens. Ces dépendances ne sont pas neutres.

La dependance logicielle : les grands modèles de fondation proviennent d’un petit nombre de laboratoires. Ces modèles ne sont pas neutres ; ils encodent des hypotheses sur ce qui constitue une cible, sur le risque acceptable, sur l’escalade. Importer un système signifie importer une culture stratégique.

La dependance doctrinale, la plus sous-estimée : en temps de paix, s’aligner sur la doctrine des partenaires majeurs est efficace ; en temps de guerre, cela peut signifier mener la guerre d’un autre pays avec la logique d’un autre pays.

Une taxonomie des puissances moyennes

Le Dr. Leveau a propose une classification en trois categories. Les Etats cognitivement autonomes (Corée du Sud, Singapour, Israel, Turquie) ont investi 15 a 20 ans dans leurs propres infrastructures, doctrines nationales et modèles indigenes. Les pays en construction active (France, Allemagne, Union européenne) déploient des efforts significatifs avec des progrès reels mais des lacunes persistantes. Enfin, les pays en phase pre-architecturale, parmi lesquels la Mongolie, ne sont pas encore enfermes dans une dependance irreversible et n’ont pas encore effectue de choix irréversibles. La fenêtre d’opportunité est ouverte, mais le danger est de ne la réaliser que lors d’une crise.

Trois questions de souveraineté cognitive

Le Dr. Leveau a formule trois questions opérationnelles directes pour la Mongolie. Premièrement : l’analyse de renseignement des puissances moyennes dépend-elle de modèles d’IA étrangers ? Si l’evaluation de la menace et la planification sont produites par un modele entraine sur des données étrangères, ce modele comprend-il réellement la géopolitique locale et la logique des pays tiers ? Deuxièmement : le commandement et le contrôle dépendent-ils d’un cloud et de logiciels étrangers ? En cas de crise, qui contrôle l’infrastructure ? Troisièmement : quels sont les paramètres opérationnels du contrôle humain significatif, non pas comme formule juridique, mais comme réalité de terrain ?

Ces trois questions définissent le périmètre de la souveraineté cognitive. Le Dr. Leveau a souligne que le NISS a effectue un travail important sur ce sujet, notamment avec les lignes directrices pour une stratégie nationale d’IA en matière de defense.

Le concept d’intelligence symbolique

Le Dr. Leveau a présenté un concept issu de ses travaux recents a l’Asia Centre : l’intelligence symbolique. Aux cotes des renseignements humain (HUMINT) et en sources ouvertes (OSINT), il propose de reconnaitre une capacité analytique distincte : celle de lire les codes culturels, les signaux rituels et les cadres symboliques qui orientent la prise de decision dans les affaires stratégiques. Les modèles d’IA sont le plus souvent entraines sur des données occidentales et rateront systématiquement cette couche symbolique. Un Etat qui s’appuie sur des systèmes d’IA étrangers doit donc cultiver en interne une expertise en intelligence culturelle pour compenser ce que les algorithmes ne peuvent voir. La Mongolie, avec sa tradition symbolique et historique profonde, possède précisément les attributs que les algorithmes étrangers ne peuvent lire ; c’est la une ressource stratégique distinctive.

L’experience française : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas

Le Dr. Leveau a partage les elements de l’écosystème français avec la franchise qu’il revendique en tant que chercheur indépendant. Sur le plan institutionnel, la France a cree en avril 2024 l’Agence Ministérielle pour l’IA de Defense (AMIAD), dotée d’un budget de 300 millions d’euros pour la premiere tranche et de 2 milliards sur 2024-2030. L’agence exploite un calculateur souverain baptise Asgard, installe dans la forteresse du Mont-Valerien près de Paris, officiellement le calculateur militaire IA le plus puissant d’Europe depuis septembre 2025. La doctrine est explicite : aucun modele de defense entraine sur des données françaises ne doit être hébergé sur une infrastructure étrangère.

Mais il a également pointe les limites honnêtes de ce dispositif : certaines données sensibles transitent encore temporairement par des infrastructures non souveraines ; un membre du Parlement a estime qu’environ 80 % des dépenses numériques de la France sont encore consacrées a des équipements et logiciels américains. « La direction est juste, mais la destination n’est pas encore atteinte », a-t-il resume.

L’écosystème souverain en construction repose sur cinq piliers : des grands modèles de langage souverains hébergés sur infrastructure française ; une intelligence géospatiale souveraine (alternative aux images satellitaires américaines, utile notamment dans le contexte ukrainien) ; une cyber-sécurité souveraine (detection des endpoints certifiée, operations de sécurité IA-first, déploiement en air gap) ; l’intelligence en sources ouvertes, domaine ou la France accuse encore un retard avec une dependance persistante a des plateformes étrangères comme Palantir ; et enfin, dans le domaine quantique, le programme ProQuickMark engageant cinq entreprises françaises avec 500 millions d’euros d’investissements.

Modalités de cooperation France-Mongolie

La cooperation bilatérale entre la France et la Mongolie dans ce domaine peut emprunter plusieurs canaux : cooperation gouvernementale bilatérale via les forums d’expertise du MAE français, échanges doctoraux et pilotes de systèmes classes ; partenariats académiques et de recherche impliquant Sciences Po, Polytechnique, l’INRIA, Paris-Dauphine et des groupes de reflexion comme l’Asia Centre ; cooperations industrielles sous des cadres souverain-a-souverain.

Le Dr. Leveau a insiste sur une philosophie directrice : il faut dépasser la relation vendeur-acheteur et construire des partenariats de co-construction. « Ne venez pas en Asie pour vendre, venez pour co-construire et transférer la pleine propriété a votre partenaire », a-t-il dit. La logique est claire : la France ne peut maintenir sa propre autonomie stratégique que si ses partenaires sont eux-memes autonomes. Un réseau de partenaires autonomes cree un espace de manoeuvre que les relations asymétriques ne permettent pas.

Multilatéralisme : ce que les processus peuvent et ne peuvent pas faire

Le Dr. Leveau a conclu par une reflexion sur les limites du multilatéralisme : aucun traite ne pourra empêcher un modele de fondation étranger d’incorporer silencieusement ses hypotheses dans la planification de defense nationale ; aucun mécanisme de verification ne dira ce qu’un modele entraine a San Francisco ou a Hangzhou croit sur les seuils d’escalade d’un pays tiers. La souveraineté cognitive est nationale et ne peut être cultivée qu’a l’intérieur du pays, par des choix institutionnels délibérés. Mais c’est précisément parce qu’une telle souveraineté est établie qu’un Etat peut contribuer avec ses propres analyses aux normes multilatérales, plutôt que de subir celles conçues par d’autres.

Il a clos son intervention en formulant ce qu’il considère comme la question de notre generation : « Ne vous demandez pas comment rattraper les grandes puissances. Demandez-vous comment rester capables de dire non a la machine qui nous dit comment agir. »

 

Table ronde n°1 : Les effets de l’intelligence artificielle sur le champ de bataille de la cybersécurité

Modérateur : Ts. Munkhbayar, chercheur non-resident au NISS, Mongolie

Panélistes : Ioana-Maria Puscas (chercheuse senior, Programme Sécurité et Technologie, UNIDIR), Dr. Yasmin Afina (chercheuse, Programme Sécurité et Technologie, UNIDIR), Dr. Arnaud Leveau (President, Asia Centre)

[…]

Intervention de Dr. Arnaud Leveau (échanges et questions)

Lors des échanges, le Dr. Leveau a approfondi plusieurs points soulevant des questions des participants. Sur le rapport entre l’Europe et le « bloc occidental » : il a nuance l’identification automatique de la France et de l’Europe avec le camp américain. Si leurs intérêts ont largement converge depuis la fin de la Guerre froide, ce n’est plus systématiquement le cas. La France a défendu pendant 60 ans une plus grande autonomie stratégique européenne ; aujourd’hui, dans un contexte ou les Etats-Unis s’orientent vers d’autres priorités, l’Europe doit assumer ses propres responsabilités. Cette fenêtre d’opportunité est historique et la France se trouve en position favorable pour l’exploiter, car elle a développé cette doctrine bien avant que les autres partenaires européens n’en ressentent l’urgence.

Sur l’horizon 2030-2035 : il a évoqué la tension fondamentale entre la vitesse de développement technologique et la capacité des Etats a gouverner ces technologies. « Faisons-nous la guerre de nos armes, ou développons-nous des armes pour notre guerre ? » a-t-il interroge. Des exemples recents dans les conflits ukrainien et iranien suggèrent que des acteurs se sont parfois retrouves a faire la guerre de leurs armes, c’est-a-dire a adapter leurs opérations aux limites et aux logiques des systèmes qu’ils déploient, plutôt que l’inverse. La course au precedent ne peut pas être gagnée techniquement seule ; elle exige un cadre, des règles et une comprehension collective des lignes a ne pas franchir.

Sur la gouvernance multilatérale et la valeur ajoutée des processus ONU : il a note que l’on s’oriente vers des « coalitions du possible » plutôt que vers un multilatéralisme universel. La France se sent souvent plus proche de la Corée du Sud, du Japon ou de la Mongolie que de certains voisins méditerranéens sur ces sujets. De telles coalitions de democracies et puissances moyennes, sans institutionnalisation lourde mais avec des engagements pratiques, pourraient constituer le format le plus pertinent pour faire avancer les normes.

 


Note de rédaction

Les propos rapportés constituent des syntheses fidèles et non des citations littérales, sauf indication contraire.

Military-Security AI & Cyber Capacity-Building Seminar • Oulan-Bator, Mongolie | 3 juin 2026 | Dr. Arnaud Leveau

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